Monday, June 29, 2009

Tentative d'autoquoi?, 2

Le vieil homme ne ressemblait en rien à un professeur, pensa-t-il, il avait un air de respectable parrain. Assis sur son fauteuil il le regardait d’un regard ennuyé, buté. Il sentit, de toute sa peau, qu’il n’avait pas sa place, là, que ce n’était pas là, tout cria. Il commença à parler. Il devait être marqué, maintenant, par le signe de l’acceptation de ses Supérieurs. Le corps insensible des grands pontifes du Savoir, jumeau de celui de la Religion, complice et traître, lié à l'Eglise par des chaînes d'Or, etc. Il sentit les mots courir sous sa peau comme des fourmis affolées. Il parla, parla. Après quelques temps, il lui sembla d'avoir percé la cuirasse ou de s'être installé malgré tout - de force - dans un terrain qui ne lui appartenait pas. C’était trop tard. Il devait s’engouffrer dans la voie qu’il avait ouverte, il ne pouvait plus revenir en arrière. Il devait parler, enchaîner les phrases. Il n’avait pas le temps d’entendre ses mots, d’y penser. Quand il eut fini, l'homme esquissa un sourire paternel et le remercia. Il sortit avec une impression atroce. Qu’aurait dit son père ? Son père aurait désapprouvé. Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas que qu’on le regardait. Quand il leva les yeux, il croisa son regard. L’Etudiant Qui Attendait, recroquevillé sur lui-même, le fixait de ses yeux inexpressifs. L’Etudiant Qui Attendait lui demanda: qu’est-ce que tu fais ? Il répondit sèchement: je viens de passer un entretien. Et comme l’Etudiant se taisait, vexé, peut-être, il retourna la question par pure politesse : Et toi ? Qu’est-ce que tu fais ? L’Etudiant le regarda avec un air de mépris. Ça ne se voit pas ? J’attends.

Sunday, June 28, 2009

tentative d'auto(quoi?)

Photo un : un enfant nu dans l’eau, une main qui le tient – un parent. C’est une des ces photos ratées, mal cadrées, attendrissantes. Les photos ratées attendrissent plus que les photos réussies, elles font plus authentique. Les photos très réussies semblent calculées. Ce n’est pas toujours le cas. Sur la photo, l’enfant n’a pas l’air content. J’ai rarement l’air content. Pourtant je ne suis pas mécontent. Et je saigne beaucoup du nez. Il y a de grands palmiers, ils me semblent infinis. Je les regarde, je les regarde et ça me fait saigner du nez. Les institutrices s’alertent parce que je suis un peu silencieux, et que je saigne beaucoup du nez. J’aime bien les filles. Je suis amoureux d’une hindoue, et je le dis à ma grand-mère. Je lui dis tout. Ma grand-mère m’interdit de me marier avec elle, car elle est noire. C’est mon grand premier, très grand, chagrin d’amour. Ma grand-mère est fasciste. Depuis, pour moi, les fascistes, c’est d’abord le chagrin d’amour.


Thursday, June 25, 2009

Les colocataires

Les colocataires de l’appartement 302 se sentaient très malheureux en cet infernal début d’été. Ils étaient quatre, parfois cinq – car un d’entre rentraient souvent chez ses parents. L’appartement 302 était un deux pièces démesurément cher – deux chambres à coucher dans lesquelles rentraient seulement les lits, et une cuisine avec une tablette et une terrasse. L’après-midi, ils n’avaient pour travailler que la table de la cuisine, sur laquelle on tenait à peine à trois. L'autre - ou les deux autres - devaient travailler sur les lits qui occupaient le restant de la place, ou sur la petite terrasse. Les étagères de la cuisine, penchaient sous le poids des sacs de pâte, du café en poudre, de l’huile, et obligeaient ceux qui travaillaient dans la cuisine à s’accroupir devant leurs ordinateurs. Ils se cognaient régulièrement en se relevant : on entendait un bruit sourd accompagné d’un « putain », car même après un an, ils n’arrivaient pas à s’habituer, si bien qu’ils avaient tous des bleus sur les omoplates, ce qui était leur signe distinctif, leur secrète marque de reconnaissance. Sinon, il y avait leurs surnoms, Mario, Bob, Pédé, Bébé, et Grand Maître.

C’était la canicule. Le soir n’apportait aucun soulagement, l’air devenu immobile pesait de toute la chaleur de la journée, comme si ce n’était pas le soleil à brûler mais une chaleur intérieure, qui montait de rues, des murs, des arbres mêmes. Les feuilles et les fleurs à l’odeur sucrée semblaient brûler d’un feu transparent. Alors ils allaient prendre des pizzas à emporter et sortaient boire. La ville était déserte. Au dessus des rues, s’étendaient les câbles du tram comme une toile d’araignée. Ils étaient seuls dans le tram couleur vert dentifrice. Ils faisaient le tour de la ville en tram pour profiter de la clim : c’était comme être dans un grand frigo.

Ils découvrirent que l’alcool pouvait éteindre la soif mieux que l’eau. Mais même l’ivresse ne pouvait les consoler. Leurs yeux piquaient, ils sortaient fumer une clope, leurs yeux piquaient encore plus. Ils rentraient à la maison. Ils s’affalaient une bière à la main, roulaient un pétard.

Il leur arrivait de se masturber, à peu près tous en même temps. Seules leurs jouissances étaient décalées, chacun à son rythme. Pour le coït, par contre, les règles avaient été claires dès le début : il avait été décidé (article 1) qu’en cas d’absence d’un des colocataires, l’autre colocataire dormirait avec les deux autres, et une des chambres serait disponible pour qui voudrait ramener une fille. Evidemment, à tour de rôles. Il avait été décidé également (article 2) qu’il était interdit de faire l’amour dans une chambre où dormaient d’autres colocataires. L’article 2 était souvent transgressé, comme toutes les lois dans la vie. Mais les autres colocataires étaient compréhensifs : même s’ils étaient tirés de leur sommeil par des soupirs ou des gémissements, ils faisaient semblant de dormir, et, les yeux fermés, tendaient l’oreille. Le lendemain matin, ils bombardaient le colocataire incriminé, et sa fille, d’allusions graveleuses. Au point que souvent la fille partait au milieu du petit déj, en claquant la porte.

Enfin, après la branlette, ils s’endormaient. L’odeur de sueur, de sperme, leurs souffles, toute cette proximité charnelle qui les aurait gêné auparavant était devenue réconfortante : leurs souffles réguliers, leurs légers ronflements, le bruit de leurs corps se retournant sur le lit étaient comme une berceuse. Ensemble ils formaient un seul nid chaud, crasseux, mais qui donnait un étrange sentiment de protection.

Ensemble ils s’endormaient, rêvaient de rues vides, de filles au menthol.

Le lendemain, vers dix heures, la chaleur les réveillait. Le soleil tapait dans la chambre. Il y avait dans la chambre un air moite et lourd. Ils avaient tous l’impression de faire partie d’un même corps. La tête lourde et la vision embrumée, ils faisaient des cafés-goudron. Pendant une demi-heure à peu près, la cafetière sifflait, et l’odeur de sueur était couverte par celle du café, nette, sonnante comme une cloche de bronze. Ils prenaient le café-goudron sur la petite terrasse où ils avaient entreposé des vieux meubles, des chaises cassées, un bonsaï à moitié mort, et tout ce qu’on pouvait récupérer : on le repeindrait ensuite, en blanc, en argenté, ce serait classe. C’était au deuxième étage, et en face, un immeuble barrait complètement la vue, mais il y soufflait un tout petit peu d’air jusqu’à onze heures, heure à laquelle le soleil se levait, dépassant l’immeuble d’en face : dès lors la terrasse était invivable. On voyait seulement la cour intérieure avec des poubelles vertes et jaunes, et les balcons d’en face, au premier, un vieil homme fumait souvent, debout, avec son chien blanc, au deuxième il y avait un vélo d’appartement, et au troisième pendait un jean mis à sécher, peut-être toujours le même, oublié.

Et la veille aussi ils partageaient le même rêve. Tous rêvaient de quitter l’appartement 302. Tous rêvaient d’aller à la mer, n’importe où à la plage. Ils vivaient dans ce rêve commun de plage, de brûlures, de sable chauffé à blanc par le soleil. Leur désir était si fort, que, en buvant le café-goudron et fermant les yeux, ils avaient l’impression d’entendre le bruit des vagues, de voir des mouettes, que derrière l’immeuble qui barrait la vue, il y avait la mer, bleue, étincelante. Ils souriaient, éblouis par les premiers rayons du soleil qui se levait au-dessus de l’immeuble, les premiers rayons, juste avant que ça devienne insupportable, « on est bien quand même ».

« Non. En fait, c’est vraiment de la merde ». Tout à coup, il n’y avait pas de mer, seulement les voitures et les crottes de pigeons.

Heureusement l’année était bientôt finie, ils pourraient quitter l’appartement, adieu la caution, ça c’était sûr, mais tant pis. Ils trouveraient une maison plus grande… par exemple, celle d’une vieille qui viendrait de mourir, vendue à un prix excellent par son fils encore confus de chagrin… trop confus de chagrin pour être tout de suite un propriétaire… il leur laisserait cette grande maison pleine de vieux meubles cossus et de photographies de famille pour une bouchée de pain… ils se coucheraient sur les grands canapés , repeindraient aussi quelques meubles, en blanc, c’est plus classe, enlèveraient les photographies de famille ; étendus sur la terrasse, ils siroteraient de la vodka et des jus de fruits originaux, citron-gingembre, par exemple, puis vomiraient, « putain, ce gingembre me donne la gerbe » … et se serviraient de l’urne de la vieille comme cendrier.

Et puis viendrait l’automne et puis l’hiver : il neigerait, au moins cinquante centimètres, et la neige tiendrait, et ce sera beau, et ils seraient heureux, les colocataires les plus heureux de toute la ville, de tout le pays peut-être.

Monday, June 15, 2009

Dialogue

--- L'air pédant : "Je veux aller au café littéraire !"
--- L'air serein, et vraiment sincère : "Ah, bah si tu veux je t'emmene voir les poissons à l'aquarium de Gênes"

Sunday, June 14, 2009

En été, l'école ressemblait de plus en plus à une colonie de vacances,
on prenait le soleil en lisant la phéno.

Wednesday, June 10, 2009

Une jeune fille chante d'une voix acidulée mêlée à des riffs de guitare,
les immeubles semblent des bouteilles de soda prêtes à éclater.

Monday, June 08, 2009

l'année

Ce fut une année belle et sombre, une année convulsive. L'année blanche avant l'année noire, celle de l'absence et de l'intermittence. Ce fut une année d'un jour seulement, sans aucune nuit complète, sans aucune nuit sans rêves, sans aucune nuit tout court. Une année sans temps, à l'espace déformé, labyrinthique, aux escaliers blancs. Ce fut une année de portes, ou de déménagements, de lieux prêtés, de lieux trouvés, de lieux partagés, de lieux perdus. La traversée d'un si court et si long temps qu'il faisait bien toute ma vie et un peu plus même. Une année de tant de silences qu'il fallait les écrire. L'année blanche après l'année noire, celle d'un couloir d'hôpital. Ce fut au nouvel an de la neige et l'été de la pluie, mais on était heureux.

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