Tu es, à ta manière, l'identique de ton passé, aussi unique, aussi particulier, qu'un trait inconcevable, celui qu'il y a longtemps tu cherchais en tâtonnant sous l'œil d'un maître sévère. Je me souviens, encore, de cette lumière, des samedis matins, de cette splendeur qui suivait des nuits insomniaques à peiner, à déchiffrer, à la lueur d'une veilleuse, les écorchés de la Renaissance. Oui, tu penses, un écorché, à vif, la peau révulsée, retournée, coupée et ouverte pour mieux exposer les plaies et les peines, chaque muscle rouge, saignant, offert à l'ultérieure incision d'un scalpel qui pourrait être d'acier, de glace, de fusain, ou de mots. Comme si notre nudité, nos peaux se caressant, se confondant, se frictionnant, nos corps se pénétrant, n'étaient qu'un prélude, car sous la nudité, règne un autre règne, celui l'écorché, de la chair qui devient viande. Cette lumière presque bleue faisait frissonner les arbres et découpait les grands blocs d'immeubles du sud de Paris comme des morceaux de banquise entrait dans l'atelier, se mêlait à l'odeur âcre de la peinture, du tabac - et avec la lenteur d'un cristal qui se fait j'avançais de malédiction en malédiction. A la sortie, l'escalier était prêt à me happer, ainsi que lui . J'aurais du me méfier, car, du nom de Wolf... il avait la violence et le silence, l'approche violente et solitaire du loup. Tu sais, une image ne suffit pas à rendre la vie, la vie ne suffit pas à se rendre à elle-même, et pourtant, il le faut. J'avais ses crocs plantés dans le cou, et pourtant je le gardais, le réchauffais, comme un moineau mouillé et effrayé par l'averse. Tempêtes et tempêtes qui se succèderent. Repense à ces jours où tu étais seul. Fais-les défiler comme des diapositives. Souviens-toi des parfums, des odeurs, de tes désirs. Arrête, et reprend. Efface, si c'est possible. Jamais tu ne pourras, ça reste, ça affleure, c'est un jeu de cache-cache où ce qui se cache s'est déjà montré. Alors, à nous deux, à nous trois, à nous cinq, à nous mille, on faisait semblant de savoir les gestes, de savoir les mots, de connaître les peines et les joies de l'amour : alors que nous n'en savions rien. Alors que je ne savais, je ne sais, je ne saurai jamais. Comme une aube près d'un tram, le froid du manque de sommeil, l'envie de rester sous les couvertures près de l'être aimé, la nostalgie me prenait - et je me laissais envahir. Qu'essayes-tu de dire ? A tes mots, les temps se fanent.
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